« En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés à vos centres d’intérêts. »

On nage en plein délire.
C’est sur lemonde.fr que m’est apparu cette petite fenêtre rectangulaire, tout en haut du site. Essayons ensemble d’y voir un peu plus clair (cad : je m’apprête a vous donner mon avis parfaitement biaisé – et franchement outré – sur ce message que je qualifie de honteux).
Je suis donc, de mon plein gré, en train de visualiser un site journalistique gratuit. Par conséquent, je ne peux bien évidemment pas me plaindre que l’ergonomie/le contenu/les idées du site ne soient pas à ma convenance.
Soit.
Le problème ne vient pas du fait qu’il y ait de la publicité sur le site. Mon problème, c’est l’affirmation : « vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés a vos centres d’intérêts ».

Je regrette mais non. Si vos algorithmes vous permettaient de calculer correctement mes centres d’intérêts, j’aurais des pubs me recommandant d’autres livres écrits par Robert Jordan ou Brandon Sanderson ou n’importe quel auteur qui écrit du fantastique, en fait. Ou bien on me proposerait d’acheter de la musique d’un peu tous les genres, on me demanderait si j’ai pas envie, la maintenant, de partir en Californie (ou en Azeroth?) pour des prix défiant toute concurrence. Et puis d’ailleurs, là, maintenant, j’aurais bien envie d’une tasse de thé. Je vois pas de pub sur le thé, dans mes boîtes mails ou sur mes vidéos youtube…

L’être humain est une machine follement compliquée. Ses mécanismes, ses particularités sont tels que même ses traits les plus communs, ceux qui nous concernent tous, sont loin d’être parfaitement compris par les scientifiques. Et chaque être humain est unique. En apparence d’abord, mais aussi en caractère, en goûts, en talents, en défauts aussi.
Notre idéal commun est basé sur cette notion de l’unicité, de ce que nous sommes, chacun d’entre nous, une pièce unique dans une collection de plusieurs milliards d’individus. Nous construisons des échelles de valeurs notre vie durant, nous créons, nous détruisons parfois, nous bâtissons, nous formons…
Mais les cookies de lemonde.fr savent et sont adaptés à mes centres d’intérêts. Aux miens, moi qui vous écris en ce moment.

Je me sens profondément insulté et pour tout dire, je doute.
Je trouve dramatiquement réducteur ce message. Et je ne veux pas le tenir pour anecdotique. Il ne l’est pas. Il est, au contraire, symptomatique. Symptomatique de mon époque et de la révolution culturelle internationale qui est née presque en même temps que moi.
Internet.
Quand la télé est apparue, elle a eu tôt fait de créer dans la tête des publicitaires un émoi vif. Quel outil formidable pour toucher les cerveaux ! Diantre ! Et la quantité de publicité dont on est bombardé dès qu’on allume « le poste » témoigne assez bien de l’engouement que cet outil d’atteinte des masses a suscité parmi ceux qui ont trouvé intérêt à l’utiliser.
Je crois que ce n’est rien a côté de ce qui se passe dans la tête de leurs successeurs qui voient aujourd’hui le monde par internet. Et je crois qu’il est dangereux de ne pas s’occuper de la mentalité qui découle d’un tel imaginaire, car elle conditionne les représentations qui vont remplir les cerveaux des enfants que j’aurais.

L’unicité, la particularité, et surtout, la certitude que je suis seul à disposer des clefs de mon bonheur sont des concepts, me semble t-il, qui sont des valeurs des démocraties modernes. Et elles le sont parce qu’elles responsabilisent le citoyen : « non, personne ne peut penser pour vous, il vous faut prendre vos décisions en tant que membre de la société pour faire en sorte que celle-ci évolue dans la bonne direction ».
C’est une responsabilité terrible, immense. Effrayante même. Mais c’est aussi elle qui nous rend libre. C’est elle qui nous garantis que nul ne tente de dominer l’esprit des autres dans le but de s’accaparer le pouvoir. De créer un esclavage des esprits.
Nier l’unicité de mon être, nier sa complexité, prétendre pouvoir, par un algorithme mathématique, prévoir et connaître l’étendue de mes goûts, de mes centres d’intérêts, c’est nier ma capacité à être responsable et citoyen. C’est ne me prêter guère plus de profondeur qu’un calcul mathématique. C’est me nier, moi. C’est m’assimiler à la masse et me priver de ma différence.
De ma différenciation.

La pente est glissante. Nous glissons.
Internet est souvent perçu comme un endroit a part, commun un autre lieu. On se pense être tantôt sur internet, tantôt déconnecté. Ce n’est pas vrai, c’est une illusion.
Internet est une extension de notre réalité dans le sens ou vos actions sur internet peuvent avoir, ou ont de facto, un effet sur la vie réelle – et vice versa. C’est un film de science fiction appliqué à la vie réelle. Et vous êtes unique sur internet, oui vous, qui lisez cet article, vous êtes unique même devant votre écran. Vous conservez votre identité et votre unicité.
Et surtout vous conservez votre responsabilité. De la même manière que se permettre d’être insultant, violent, ou tout autre comportement excessif nocif pour le vivre-ensemble est toxique sur internet, laisser quiconque vous réduire à l’état de chose mathématique solvable relève de la faiblesse de caractère, et comme dans la réalité, vous met à la merci de celui ou celle à qui vous le permettez.
Prétendre pouvoir vous déchiffrer intégralement sur internet, c’est quand même réduire votre individualité dans la réalité.

De plus en plus on parle des libertés qui s’étiolent, de gouvernements qui ne sont plus à l’écoute, d’une société qui se robotise. On peut s’en inquiéter.
Je ne crois pas, en revanche, que nous ayons les vrais coupables de cette déviance dans le viseur.
Nous vivons dans une société de service. Une société de consommation. Une société de loisir. Une société de l’individualisme. Peut-être faut-il traduire le sens de tout ça. On va le faire à rebours, à la manière d’une série policière, c’est dans l’air du temps.
La société individualiste place l’individu au centre de ses préoccupations, qu’elles soient économiques, politiques, sociales ou autres. Cet individu a accès, par conséquent, à des services et des loisirs « personnalisés ». On lui promet que c’est ce qu’il lui faut, (À lui! À elle !) pour faire un pas de plus vers le bonheur. On l’encourage a consommer des produits qui ont été créé pour son confort personnel.
On l’aveugle.
On vous aveugle.
Car lorsque vous consommez, vous êtes les seuls à vous voir comme un individu. On vit dans une société normative (comme tout groupe d’individus qui se veut organisé) qui considère comme acquis et naturel de parler d’individu plutôt que de groupe. Ce que signifie ma tournure de phrase « une société qui considère », c’est que c’est vous qui considérez. Car en tant qu’élément de cette société, ses valeurs les plus fondamentales s’ancrent en vous depuis que vous êtes si petit que votre cerveau n’a pas la moindre trace d’une alternative à ce mode de pensée.
Ainsi, vous êtes les seuls à vous voir comme un individu. Les hommes politique ne traitent pas avec des individus. Nous sommes 70 millions d’individus en France. Impossible pour un politique de s’adapter à une telle diversité.
Et si les hommes politiques ne s’adaptent pas à l’individu, croyez bien que les commerciaux ne le font pas non plus. Vous êtes le plus petit commun diviseur des différents groupes auxquels vous appartenez. Chrétien/Musulman/Juif, -20ans/20-30ans/30-40ans/40+, ménagère de moins de 50 ans, Parent/sans enfant, séparé/en couple/marié/famille recomposée… On vous traite comme faisant partie d’un groupe. Les objets que vous achetez sont imaginés pour plaire à une cible.
Mais cette cible n’est jamais un individu.
Jamais l’objet qu’on vous propose est « adapté à vos centres d’intérêts ». Il est adapté à la potentialité que vous représentez en tant que membre du groupe cible de cet objet. Mais vous, vous n’êtes pas une potentialité, vous êtes une réalité.

C’est pour cette raison que quand lemonde.fr m’assure qu’un algorithme a la bienveillance de me « proposer des contenus et services adaptés à [mes] centres d’intérêts » j’ai soudain un accès de colère, mais aussi de crainte.
La science défend cette idée qu’il n’existe pas de vérité mathématique, simplement des théories successives qui s’approchent chaque fois un peu plus de la vérité qu’est la nature. L’homme étant une créature naturelle, il n’existe pas de modèle mathématique permettant de connaître des « contenus et services adaptés à [mes] centres d’intérêts ». Ce ne sont rien d’autres que des approximations, qui demeurent loin, très loin de ce que je veux, moi.

Car le publicitaire et le commercial veulent vous faire croire, c’est leur métier, que les produits qui existent sont ceux que vous voulez. C’est déjà faux. Les produits que nous créons, nous êtres humains, sont forcément imparfaits, forcément améliorables, forcément destinés à être remplacés par une version de ces mêmes objets plus performante. C’est pour cela que nous évoluons, que nous nous améliorons.
Mais il est dangereux je crois, terriblement dangereux, de faire grandir nos enfants dans la certitude qu’un ordinateur est capable de deviner leurs désirs les plus profonds.

Le langage est quelque chose d’important. Et c’est difficile de le manier correctement, en fait, c’est un art des plus complexes. Alors, quand je lis le message que lemonde.fr m’impose, je me révolte. Les mots ont une importance, il s’agit de correctement les manier. Les messages les plus dangereux sont ceux qui paraissent insignifiant mais sont entendus si souvent qu’ils imprègnent notre esprit à tel point qu’on finit par les accepter pour vérité sans jamais y avoir réfléchi.
Internet n’est que le vecteur de ces messages, ne blâmez pas le téléphone, blâmez celui ou celle qui parle à l’autre bout du fil.

Et surtout, n’acceptez pas qu’on vous assure connaître vos besoins. Seul vous les connaissez.
Et encore, pas toujours.

Advertisements